Tout commence précisément le 22 novembre 2011. Je viens de rendre ma thèse et reprends l’entrainement par une séance de 10 x 30-30 avec comme point de mire, fin Août 2012 : l’Ultra Trail du Mont Blanc ! Malheureusement (en tout cas au moment où je l’apprends), mon frère et moi ne sommes pas tirés au sort sur le tour complet du Mont Blanc. On se rabat sur la TDS. Je passe l’hiver à tourner autour de la piste et à gonfler ma VMA selon le plan de Gildas, mon coach de la Team Savoie Endurance. Je me souviens particulièrement d’une séance vomitive de 22×200 durant la période de grand froid. J’étais seul sur la piste… Le travail en côte est arrivé au printemps puis le travail au seuil et les sorties longues. L’entrainement a été bien complété par une bonne saison de ski de rando (dont quelques compétitions) et de vélo au début de l’été avec l’étape du tour début juillet.

Au final, j’arrive sur la ligne de départ de ce trail avec 103 séances de course à pied, 21 de ski et 29 de vélo. 85000 m de dénivelé positif.

A 15 jours de la compétition je rentre de Corse où j’ai enchainé un tour de l’ile en cyclotourisme avec Anne et les entrainements… Bref, je suis un peu fatigué et également un peu inquiet. La séance de 10 x 1000 m prescrite par le coach au retour de ces vacances me rassure sur mon état de forme. Les dernières inquiétudes viennent de la mécanique. Comme toujours, je crois que je somatise beaucoup à l’approche d’une course. J’ai mal au dos, j’ai l’impression d’avoir des tendinites partout, bref, la pression monte !

J’ai une approche un peu particulière de l’ultra trail. Je n’en fais qu’un par an et consacre toute ma saison à sa préparation. Je me suis aligné sur une seule course de préparation : le maratrail de Lans en Vercors où j’ai abandonné. Une telle approche est risquée, c’est du quitte ou double…

Voilà, on y est. Mardi, mon frère et moi rejoignons nos parents à Argentière. Comme d’hab, mon père va nous faire l’assistance. Anne sera également là pour m’assister. La météo annoncée pour cette TDS est pourrie, on va en prendre plein la gueule. Ça ne m’inquiète pas ! Je suis prêt mentalement et le moteur est au top. Ma seule inquiétude vient de la mécanique. On verra bien.

ACTE I : Ne pas se griller !

Jeudi matin nous sommes aux premières lignes quand le départ de cette édition 2012 de la TDS est donné. Ça ne part pas excessivement vite. Je suis rassuré. Mon frère et moi nous plaçons dans les 30 premiers sur les 1500 partis s’envoyer les 114 Km et 7150 m de D+ du menu ce trail savoyard. Nous avons repéré le parcours sur 3 jours en juillet et je sais que cette première partie ne me convient pas particulièrement. Ma stratégie est claire : limiter la casse jusqu’à Bourg Saint Maurice et faire parler la poudre dans la montée au Passeur de Pralognan.

Je suis pointé 27 éme au col de la Youlaz, première difficulté. J’essaie de négocier au mieux la longue descente sur la Thuile en préservant mes quadriceps.

Premier ravitaillement, Anne et mon père sont là. Pour l’instant, ça va. Néanmoins, je ne suis pas encore complétement dedans et reste inquiet pour la suite. Mon inquiétude augmente considérablement quand, dans la montée au col du petit Saint Bernard, je sens des crampes venir au niveau de mes mollets. Je commence à cogiter sévère… En haut du petit Saint Bernard il y a un ravitaillement mais l’assistance extérieure est interdite. Je ne peux rien prendre pour mes crampes. Je demande à Anne de me préparer la sporteine à Bourg Saint Maurice. J’attaque doucement la descente, mon frère est 200 m devant avec un autre type, je les rejoins tranquillement au fur et à mesure de la descente. Peu avant le ravito de BSM, une partie de plat me rassure un peu sur mes capacités à envoyer du gros sur du roulant.

Départ du petit Saint Bernard

Voilà, nous sommes au premier tiers de la course, la partie la moins agréable pour moi est finie. J’avoue à Anne que j’espérais arriver un peu plus frais à ce ravitaillement. Mais bon… C’est maintenant que la course commence ! Il va falloir nous envoyer pas loin de 2000 m de D+ en une seule traite pour monter au Passeur de Pralognan.

Au départ de Bourg Saint Maurice je suis pointé 26 éme.

ACTE II : La course commence !

J’attaque la montée avec mon frère. Un mec nous passe. Au bout de 30 minutes, je sens que j’en ai sous le pied et qu’il va bien falloir se rentrer dedans à un moment ou à un autre. J’accélère. Mon frère ne suit pas. Je rattrape le mec aux battons et lui colle au basque jusqu’au fort du Truc. Entre temps, nous déposons 3 ou 4 concurrents. Au fort du Truc le mec aux battons explose. Je suis maintenant tout seul. J’ai un autre mec en point de mire. Peu à peu je reviens sur lui et nous passons ensemble au Passeur. C’est un peu l’apocalypse. Chapeau aux bénévoles qui ont passé la journée là-haut ! Au début de la descente je me fais un poil distancer. Mes chaussures se sont desserrées et je ne prends pas le temps de refaire le serrage. Finalement je m’arrête et remet tout ça en ordre. Je reviens sur le mec peu avant le ravito dans la section de plat.

DSC_1752
Je me sens vraiment fort sur les parties où il faut savoir courir, en tout cas, un ton au-dessus des concurrents que j’ai passé jusqu’à présent. J’ai le sentiment d’être plus frais au Cormet qu’à Bourg Saint Maurice. Le moral est en hausse constante. Peu avant le Passeur, mon frère m’avait passé un coup de fil pour m’indiquer qu’il était vraiment dans le dur et que ça allait peut être poser un problème pour l’assistance… Au Cormet mon père me rassure et me dit qu’ils seront bien là au col du Joly. Je suis remonté à bloc mais je sais qu’il ne faut pas que je m’emballe, la course est encore longue. Néanmoins je sens que je vais encore pouvoir revenir sur du monde. Mais combien ?

Au départ du Cormet de Roselend je suis 19 éme. J’ai négocié la section BSM – Cormet de Roselend en 3h20.

ACTE III : On poursuit la remontée !

Je repars tout seul du ravitaillement. Rapidement je rejoins le mec doublé peu avant le ravitaillement et qui était reparti avant moi. Je passe tout seul au col de la sauce mais un petit groupe de 3-4 mecs me colle au train. J’essaie d’envoyer un peu dans la descente jusqu’au pied du col de la Gîte. Néanmoins, 2 mecs reviennent sur moi. Le col de la gîte est long ! Nous ne l’avions pas fait durant la reconnaissance à cause d’une erreur d’itinéraire. Je reprends quand même un peu de distance durant cette ascension et passe 1 ou 2 concurrents en perdition. En arrivant au col du Joly mon frère est là. Il a abandonné au Cormet de Roselend tout comme 496 autres concurrents ! J’ai maintenant en plus de mon assistance, un coach pour me conseiller sur la fin de course. Il m’indique que le 10ème est reparti du ravitaillement il y a 8 minutes et qu’il a l’air mort ! Bon…

Je fais peau neuve au col du Joly en enfilant les vêtements secs que mon frère n’utilisera pas. Je mets la frontale, les gants et pars pour les Contamines sous un déluge.

Je suis à ce moment-là de la course en 14 éme position. Il reste 32 Km et 1600 m de D+

Arrivée au ravito du col du Joly

ACTE IV : A la poursuite du TOP 10 !

La descente sur les Contamines se fait sous des trombes d’eau. Le chemin n’en est plus un, c’est un ruisseau. Un mec est juste derrière moi et 3 gars sont au loin. Nous arrivons à peu de chose près ensemble aux Contamines. Sauf que moi, je ne stope que 2 minutes le temps de prendre un gel et d’avaler une sporteine. Je suis surpris de voir ma mère et ma petite nièce Justine. Elles ne m’auront pas vu longtemps. Je repars des Contamines avec un coureur. Nous sommes 12 et 13 éme. J’accélère immédiatement pour le lâcher. Il ne suit pas. Difficile de décrire mon état d’esprit à ce moment-là, mais j’ai les crocs. J’en veux. Je me pousse au cul pour courir dès que la pente n’est pas trop raide, ne serait-ce qu’une minute. Je veux faire le trou. Je ne suis plus en compétition avec moi-même juste pour le temps, mais en compét avec les quelques gars derrière et devant moi. Au bout de quelques minutes, dans la montée au chalet du Truc j’aperçois 2 frontales. Putain, le top 10 est là-bas, à 100 mètres. Je reviens tranquillement sur eux sans me presser. Je passe sans rien dire et accélère. La nuit est presque tombée mais on y voit encore un peu. J’éteins ma frontale. Je ne veux pas qu’ils m’aient en point de mire. Putain, je suis 10 ! Il va falloir se faire mal maintenant. Le col le plus raide de la course m’attend : le Tricot !

ACTE V : Ne rien lâcher !

J’attaque le col en voyant une frontale au loin… Imprenable. En revanche, derrière moi, il y a du monde. Au moins 4 ou 5 types me collent au derche. Je grimpe le col la gueule ouverte, on pourrait sans doute penser que j’ai 2 grammes… Je donne absolument tout. J’ai du mal à estimer mon avance. Je bascule tout seul au col, je pense avoir gardé une distance raisonnable. J’avais a posteriori 5 minutes d’avance au sommet du Tricot. La dernière difficulté est passée. Je file sur les Houches pour le dernier ravitaillement. Je prends des risques dans la descente et suis à 2 doigts de me rétamer à de nombreuses reprises. Je reprends encore 2 minutes à mon poursuivant et arrive avec 7 minutes d’avance aux Houches. Sauf qu’à ce moment-là je ne le sais pas. Je vois bien qu’aucune frontale n’est en vue mais bon… Ravito express, j’enlève les gants, prends un gel à la caféine, bois un coup et repars. Mon frère me remonte à bloc.

Ravitaillement express aux Houches

Putain, je vais le faire, je sais que je suis fort sur les parties roulantes et il reste 8 km quasi à plat où il faut savoir courir. Aujourd’hui, je sais courir ! Durant ces 8 km je me retourne régulièrement. Rien en vue. On m’annonce 4 kilomètres avant l’arrivée. J’ai les jambes, je pense qu’il pouvait y en avoir encore 10 que je n’aurais pas ralenti. Ca y est, je remonte la rue Paccard, tant visualisée depuis de nombreuses heures. Il n’y a pas grand monde… Paradoxalement, je suis tellement concentré que je ne suis pas complétement envahie par l’émotion. Je passe la ligne. Anne, mon frère et mon père sont là. C’est le bonheur. Je fais moins de 17 heures, mon objectif temps et top 10, au-delà de mes espérances !

Derniers mètres


J’ai atteint un niveau de sensation jamais atteint jusque-là. Je me suis réellement senti fort , avec un gros potentiel à partir de la montée au Passeur. Là où j’ai également senti une très forte progression, c’est dans la capacité à maintenir un niveau d’intensité élevé, à maintenir le moteur haut dans les tours, à serrer les dents. Le fait de jouer la place y contribue, je pense, énormément.

Un immense merci à mon père venu faire l’assistance comme tous les ans. A mon frère Thomas qui, une fois avoir abandonné, c’est immédiatement focalisé sur ma course et m’a poussé à aller chercher cette 10 éme place. Et merci à mon amour qui elle aussi, sans le savoir, m’a poussé au cul durant toute la course.

Je remercie aussi ma mère et la petite Justine ainsi que tous mes amis qui m’ont communiqué leurs encouragements. Vous n’imaginez pas à quel point c’est important quand on cavale comme ça pendant 17 heures sous la flotte…

Enfin, un immense merci à Gildas, le coach de la Team Savoie Endurance à qui je dois une immense part de ma performance !

Podium place des Guides

 

16 Comments. Leave your Comment right now:

  1. by PENVERNE Gildas

    Génial Benjamin !!!!
    C’est un plaisir de bosser avec un gars comme toi, tu me laisses construire ton entrainement comme je l’entend et toi a la réalisation t’assure grave !
    T’es encore un jeune coureur d’ultra, un peu comme un espoir sur 10 km, ne change rien et je te promet de belle et grande chose.

    Repose toi bien

    • by Benjamin

      Un immense merci Coach !

  2. by bibi

    Putain grande classe !
    C’était vraiment de la daube rambo 3, tu me dois une touche F5 ;)
    Sortie pédale ce we ?? ;)

    • by Benjamin

      Yoyo !

      Putain sortie comptoirs ce we !
      En revanche il me reste un semi-remorque de RTT à poser d’ici décembre ;-)

  3. by XacMej

    c’est bien poulet!!!! j’ai bien pensé à toi à distance ce we (dsl si pas de messages). A+ dans l’bus

    • by Benjamin

      Merci Xav !
      On se voit bientôt j’espère. T’es en France en ce moment ?

  4. by XacMej

    Yep,
    en ce moment je suis sur laval mais je repars dans un mois pour la réunion, pour une période de 2 mois. Ensuite, c’est soit la réunion ou l’algérie pour une période de 1 an.

    et toi, t’es ou en ce moment, vers lyon toujours?

  5. by Jeannot

    Immense performance Ben, félicitations !
    Sur les photos on voit que t’as pris de sacrées saucées: pintes de bières pour oublier tout ça !

    • by Benjamin

      Merci Jean !

      A dans une semaine pour les pintes !

  6. by PENVERNE Gildas

    Ouais ben doucement les pintes, j’te rappel que t’as une sainté-lyon à gagner ;o)

    • by Benjamin

      Ah… Merde !

  7. by Laurent OUSTRY

    Bah! j’avoue que j’ai été épaté en regardant toutes les photos …jusqu’à celles du podium…ou tu n’es , tout à gauche, finalement quand même que le dernier … des premiers…

    PS: Le coup d’éteindre la lampe… Là, c’est du grand art!!!

    Félicitations!!

    Salut Laurent.

    RePS: Salut Anne à Lundi…

  8. by Vincent FRANCO

    Bravo pour ta course, c’est un perf énorme. Ca nous montre le chemin à suivre.
    Quand je serais plus grand, je veux comme toi…
    J’espère qu’on se verra à l’AG du Team.
    A+

  9. by lydia metaye

    waouhhhhh! benjam’, je viens de « lire » ton résumé de cette belle aventure, l’oeil brillant parfois! encore une fois un grand bravo à toi!biz dejef et de…moi!

    • by Benjamin

      Merci Lydia,

      Passe le bonjour à tout le monde !

  10. by agnès

    …. hello… amusant comment on peut se retrouver au travers d’un récit ;) …. en plus, je me sens moins seule dans mon approche de l’ultra mono objectif de la saison. C’est vrai que c’est quitte ou double, mais quand c’est quitte, la joie de l’objectif accompli est démultiplié ;)

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